(BFM Bourse) - Alors que son statut de valeur refuge a été écorné l'an passé, le dollar a regagné du terrain face aux grandes devises. Mais Citi, bien qu'optimiste sur la devise, se montre prudente.
Comme nous l'avons expliqué à de multiples reprises, le roi dollar a vacillé l'an dernier. Le billet vert est considéré comme une valeur refuge, la monnaie américaine dominant les transactions internationales.
Ce statut avait été plus qu'écorné sur les marchés l'an dernier. L'euro avait pris sa revanche face à la devise américaine, prenant 13,4% tandis que l'indice DXY, qui mesure la performance du dollar face à un panier de grandes monnaies internationales avait reculé de 9,4% en 2025.
Toutes les explications sont en grande partie liées à Donald Trump. En raison de ses politiques commerciales, budgétaires et économiques erratiques, le pensionnaire de la Maison Blanche a provoqué une violente désaffection pour l'ensemble des actifs américains (obligations, actions).
Les investisseurs ont en conséquence réalloué leurs pondérations dans leurs portefeuilles, en achetant des titres d'autres zones géographiques. Notamment dans la zone euro, où les mesures prises par certains pays pour renforcer la croissance et les dépenses militaires, l'Allemagne en tête, ont attiré les investisseurs.
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Concrètement, ces décisions d'investissement sont revenues à vendre du dollar pour acheter de l'euro (ou d'autres devises), ce qui a plombé la devise américaine.
Le retour des baisses de taux de la Réserve fédérale américaine (Fed) à compter de septembre ont également pu jouer en défaveur du dollar. Pour rappel, plus les taux d'intérêt sont bas, moins les investisseurs sont incités à placer leurs capitaux dans un pays, et moins la monnaie de ce même pays est soutenue face aux autres devises.
Peut-être davantage que la politique monétaire à proprement parler, les pressions envahissantes de Donald Trump à l'égard de la Fed et de son président, Jerome Powell (que le président américain a régulièrement attaqué), ont aussi plombé le dollar.
Retour de balancier
Toutefois, sur ce début de 2026, un retour de balancier marqué s'est observé. Depuis le début de l'année, le dollar a regagné 2,7% face à l'euro et surtout 3,7% sur un mois. L'indice DXY reprend lui 2% sur 2025 et 3,5% sur un mois.
Ce regain de forme du dollar s'explique surtout par l'éclatement du conflit en Iran. Les attaques américano-israéliennes contre le pays du Golfe persique, débutées fin février, sont suivies de ripostes de Téhéran qui bombarde ses voisins. Plusieurs pays producteurs, comme l'Irak, le Koweït ou encore les Émirats arabes unis, ont été contraints de réduire leurs extractions d'or noir.
De plus, le trafic dans le détroit d'Ormuz, par lequel transite l'équivalent de 20% de la consommation mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié, est actuellement à l'arrêt.
En conséquence, les cours du pétrole se sont envolés. Le baril de Brent a tutoyé cette semaine les 120 dollars le baril avant de refluer et de s'échanger actuellement autour de 101,6 (*) dollars le baril. Son cours était d'un peu moins de 73 dollars le baril, avant le début de la guerre.
Face au risque d'une envolée des cours de l'or noir qui serait longue, les investisseurs ont commencé à redouter un scénario de "stagflation". Ce qui décrit une configuration où l'inflation grimpe en raison des coûts de l'énergie tandis que la croissance devient cacochyme.
"Nous pensons que le prix du baril pourrait facilement atteindre 120 dollars. Si les prix venaient à reculer, le cycle économique mondial prendrait une tournure plus stagflationniste, sans pour autant être fondamentalement déraillé. Mais nous commençons à envisager des scénarios de stagflation durable, avec des pics à 150 dollars le baril et une trajectoire bien au-dessus des 100 dollars pendant plusieurs mois", écrivait lundi Paul Diggle le gérant d'actifs Aberdeen.
Dans ce contexte de marché, nombre de valeurs refuge, comme l'or et les obligations ont déçu. "Face à un choc stagflationniste il y a en général peu de protection", expliquait récemment à BFM Bourse Vincent Juvyns, responsable de l'investissement chez ING Belgium.
Les États-Unis, exportateurs nets de pétrole
Le dollar a toutefois fait figure d'exception. En 2025, les investisseurs s'étaient, donc, quelque peu détournés des actifs américains pour réorienter leurs investissements vers d'autres pays et in fine d'autres devises.
Le choc pétrolier causé par le conflit au Moyen-Orient a créé un mouvement inverse. Ce notamment parce que les États-Unis demeurent le premier pays producteur d'or noir au monde (22 millions de barils par jour) et sont davantage à même de résister aux répercussions de l'envolée des cours du baril.
"La hausse des prix se traduit par une augmentation des revenus des producteurs et exportateurs de pétrole américains, et elle devrait également mettre un terme à la dépréciation du dollar qui s'est poursuivie depuis le jour de la Libération (lors de l'annonce des droits de douane américains réciproques, en avril 2025, NDLR)", a déclaré à CNBC Thomas Simons, économiste en chef pour les États-Unis chez Jefferies.
"L'escalade au Moyen-Orient a profité au dollar grâce à la hausse des prix de l'énergie, conformément à nos estimations d'une augmentation de 0,5% à 1% pour chaque hausse de 10% du prix du pétrole, et à une aversion au risque accrue. Selon nous, cela devrait rester le facteur dominant pour l'évolution des prix dans les semaines à venir, en attendant l'émergence d'une voie vers un équilibre géopolitique plus stable", confirme Barclays.
"En général, les pays asiatiques et européens sont particulièrement vulnérables à la hausse des prix des matières premières. À cet égard, les États-Unis, relativement autonomes, pourraient à nouveau faire figure d''exception'", développe de son côté Goldman Sachs.
Les moindres anticipations de baisses de taux de la part de la Réserve fédérale américaine (Fed) ont également pu jouer. Même si ce dernier facteur demeure discutable car les investisseurs ont aussi commencé à spéculer sur des relèvements de taux de la part des banques centrales des autres pays, comme la Banque centrale européenne et la Banque d'Angleterre.
Une revanche de courte durée?
Le dollar peut-il continuer à prendre sa revanche et malmener les autres devises dont l'euro?
Sans trop de surprise, cela dépendra de l'évolution du conflit en Iran.
"La guerre en Ukraine nous enseigne que les considérations de compétitivité (énergétique, NDLR) dominent les variations relatives de variables telles que les écarts de taux dans le contexte d'un choc énergétique mondial, ce qui finit par profiter aux exportateurs plutôt qu'aux importateurs", explique Barclays.
En d'autres termes, les États-Unis, qui sont devenus exportateurs nets de pétrole en 2020 (notamment vers le Mexique et la Chine qui représentent 21% du total ou encore vers les Pays-Bas et le Canada), sont mieux armés que l'Europe, importatrice nette.
"Cela implique des perspectives à court terme plus résilientes pour le dollar tant que les prix du pétrole et du gaz resteront élevés", prévient Barclays.
Pourtant optimiste sur l'évolution du dollar face à l'euro, la banque Citi se montre prudente.
Si les attaques de drones iraniens venaient à se réduire, le dollar pourrait vaciller, jugeait l'établissement américain en début de semaine.
"Nous ne voulons pas nous réjouir trop vite de la récente vigueur du dollar. Cette remontée du dollar a été alimentée par des événements géopolitiques plutôt que par une surperformance cyclique, ce qui la rend susceptible de s'inverser en cas d'apaisement des tensions entre les États-Unis et l'Iran", développait Citi.
Si une accalmie au Moyen-Orient venait à s'observer, le marché pourrait se refocaliser sur les données économiques plutôt négatives pour le dollar, notamment les derniers rapports sur l'emploi aux États-Unis, poursuit la banque. En février, la première économie mondiale avait détruit 92.000 postes.
"Nous avons toujours pensé – et continuons de penser – que la reprise de la croissance américaine au premier semestre pourrait entraîner un raffermissement du dollar américain. Cependant, les dernières données ne corroborent pas notre point de vue", reconnaît Citi.
La banque note aussi que le statut de "valeur refuge" reste "incertain", ce qui demeure un facteur structurel négatif pour le billet vert et pourrait inciter les investisseurs en actions à renforcer leurs couvertures de changes et par ricochet vendre du dollar.
Goldman Sachs, pour sa part, prévient que les perspectives de retour sur investissement en capital sont bien moins exceptionnelles que par le passé, ce qui "doit peser sur le dollar" au cours du temps.
Si l'appétit pour le risque venait à revenir sur les marchés, la banque américaine estime que l'euro et les devises des pays émergents, comme le peso mexicain ou encore le real brésilien pourraient surperformer le dollar.
(*) Toutes les variations ont été arrêtées vendredi après la clôture des marchés européens
